Le Design d'interface en pleine mutation
Oubliez Sketch, Figma, Penpot. L'ère de l'IA va changer radicalement nos façons de concevoir, à commencer par nos outils.
J’ai commencé le design d’interfaces au début des années 2000, une époque où Adobe était roi dans le monde de la création graphique. La stack du webdesigner à ce moment là : Dreamweaver, Flash, Photoshop et Fireworks.
Puis le temps a passé, l’iPhone a bouleversé notre pratique en imposant le responsive, le touch et le rétina. Adieu Photoshop, Sketch est une application dédiée au design d’interface. Une révolution. Mais Sketch était aussi assez peu réactif sur ses évolutions, laissant les designers avec un outil frustrant avec des promesses folles, mais des fonctionnalités manquantes. Et c’est là que Figma entre en scène. Une app multi-plateforme, elle aussi pensée pour le designer d’interface, mais cette fois-ci plus moderne. Le Design ne se fait plus seul mais en “multi-joueurs”, et surtout il devient systémique avec la possibilité de créer des composants réutilisables. Je ne vous cache pas non plus que la vélocité de l’équipe à mettre à jour l’outil ne faisait que rassurer sur son avenir.
Mais l’argent a fini selon moi par détruire l’essence même de l’outil. Et je ne peux que le comprendre quand on parle de milliards. La descente aux enfers a commencé avec la promesse d’achat d’Adobe, finalement avortée par la SEC. Au passage Figma y a gagné $1 milliard pour rupture, mais surtout la disparition d’XD par Adobe lui-même, convaincu que Figma deviendrait leur outil pour les Designers. De mon point de vue c’est malheureusement à ce moment là que Figma a perdu de sa splendeur. Des mises à jour lentes, des bugs de plus en plus nombreux, des features jamais terminées (les tokens, l’auto-layout, les grids, …). Et puis surtout un changement de cible. Depuis quelques années Figma ne lance plus vraiment de features pour le Design d’interface mais surtout pour les marketeux et communicants.
On a eu quand même quelques tentatives autour de l’IA avec une première version de génération via un modèle maison entrainé à partir des fichiers de la communauté et qui a mené à des problèmes de copyright et surtout d’uniformité de ce qui a été produit, puis maintenant avec Figma Make qui tend à vouloir rapprocher les designers du code, en vain, c’est difficile, parce que pas prévu pour ce besoin.
Une limitation technique
Le problème est que Figma a atteint un plafond de verre : sa structure technique. Figma vient d’annoncer une intégration Claude + Figma permettant de passer de Claude vers Figma, puis Figma vers Claude. On peut donc se projeter dans un workflow où l’on peut reprendre un écran en prod, le basculer dans Figma, l’éditer avec une interface WYSIWYG, puis retourner dans Claude pour l’intégrer et le repousser en prod. C’est une belle promesse, j’aime beaucoup l’idée, ce serait même le mariage rêvé. Mais ça ne restera à date qu’un effet de communication qui ne peut pas fonctionner pour les raisons suivantes :
Figma réinvente le web car développé via le Canvas HTML, et donc en javascript. Pas de Document Object Model (DOM), donc de faite ça devient un simulateur qui tente de reproduire du natif. Si vous voulez un écran Web dans Figma alors il va falloir le convertir entièrement. Une excellent stratégie initiale mais qui trouve ses limites.
Parce que reproduire du natif ça prend du temps, mais surtout ça finit par poser des problèmes de performance et de cohérence DOM / JS. On se retrouve donc avec un bel élan, qui finit par s’essouffler. Des features commencées mais non terminées.
Figma ne gère ses espacements que par le padding et le gap. Les marges sont complètement absentes. Pourtant indispensables d’un point de vue (eco-)conception : le padding oblige à créer un parent pour porter un espacement alors que dans certains cas l’enfant pourrait le faire tout seul avec du margin. Et puis même tout simplement fonctionnellement : on peut vouloir que l’enfant impose une marge à son parent sans que le parent n’en ait connaissance.
Figma n’offre que peu d’unités de valeurs : le px et le %. Là où le web est très riche (em, rem, ex, ch, ic, cap, lh, rlh, vw, vh, vi, vb, vmin, vmax, svw, svh, svi, svb, svmin, svmax, lvw, lvh, lvi, lvb, lvmin, lvmax, dvw, dvh, dvi, dvb, dvmin, dvmax, cm, mm, Q, in, pt, pc, fr, deg, grad, rad, turn, s, ms, Hz, kHz, dpi, dpcm, dppx, …). Évidemment vous n’allez pas toutes les utiliser, j’ai demandé à ChatGPT de me générer cette liste, mais elles font partie des possibilités qui apportent plus de créativité et surtout des façons plus modernes de concevoir des interfaces (rem, vh, ch, …)
Figma ne permet pas nativement de reproduire des comportements responsive. Hors en 2025 on ne conçoit plus une interface pour une taille d’écran, mais pour un ensemble de devices ou d’usages.
Figma permet le dark / light via des modes, pas en natif. Là aussi ça devient problématique car ça touche à la structure même des tokens et à l’interprétation par le navigateur.
La limitation est donc liée à l’outil en lui-même qui devrait, pour que ça fonctionne vraiment, être complètement redéveloppé avec une autre Stack (idéalement basée sur le DOM) pour imaginer pouvoir utiliser Claude avec Figma avec des aller-retours possibles entre l’IA et la conception visuelle. Presque improbable, ou en tous cas pas pour tout de suite.
Quelles contraintes ?
La tendance vise plutôt à s’échapper de Figma ou autre outil de conception similaire, quitte à développer des outils maison en attendant qu’un nouveau challenger réponde au besoin actuel. Les contraintes sont multiples mais l’IA devient tellement pertinente que l’on est assez proche du but. Le limitations actuelles que j’ai identifié pour le moment :
L’IA a du mal à comprendre ce qu’elle peut ou ne peut pas faire. D’abord d’un point de vue Design System, si dans l’inspecteur Cursor je pointe un élément dans une page et que je lui demande de changer par exemple la font-size, je vais devoir penser à faire un prompt précis qui lui indique de faire ce changement au niveau du composant, et non via une surcouche au niveau de l’écran. C’est très fastidieux et coûteux en token & charge mentale pour un changement aussi simple.
L’IA perd vite du contexte. Vous en aurez déjà certainement fait l’expérience mais d’un écran à l’autre, l’IA va avoir tendance à dévier de la logique globale au lieu de réutiliser des éléments déjà présents ailleurs.
Concevoir en donnant des consignes est moins intuitif que de pouvoir dessiner dans l’outil pour exprimer ce que l’intention et surtout itérer.
L’éco-conception ? Elle commence par un usage responsable de nos outils de conception avant de toucher directement l’utilisateur. Et on le sait, l’IA consomme beaucoup (beaucoup …). Il faut donc aller chercher l’économie de tokens à tout prix, en évitant les aller-retour entre les outils.
Quelles solutions ?
Je me dis que si il y a bien un moment où Adobe pourrait renaitre de ses cendres et prendre sa revanche c’est bien maintenant, grâce à l’IA, en faisant de Dreamweaver l’outil rêvé des Designers. Car oui, à ma grande surprise, Dreamweaver existe toujours en 2025. J’avoue ne pas y avoir mis les pieds depuis les années 2000, mais de mon souvenir il cochait pas mal de cases :
WYSIWYG : J’édite du HTML de façon visuelle.
J’ai accès au code source. Il est chez moi, en local, ou sur un serveur distant. Au choix.
Il utilise le natif et les standards. On peut l’utiliser aussi avec n’importe quel framework.
Je le disais aussi juste avant, j’observe déjà autour de moi depuis bientôt 1 an des solutions sur mesure qui émergent chez des acteurs où l’industrialisation du Design leur fait économiser des millions, notamment, disons le clairement, en réduisant de la ressource (designers, développeurs, …). Ça n’est d’ailleurs pas pour rien que le marché se tend pour les juniors ou Designers restés sur leurs acquis : l’IA va vite et ce que l’on va désormais chercher ce sont des Designers en capacité de juger si ce qu’elle produit est correcte.
Une consigne simple et qui se fait entendre un peu partout : Designer sans Figma (Attention, je dis Figma parce qu’ils ont le monopole, mais c’est valable évidemment pour l’ensemble de leurs concurrents). Ça mène les entreprises à repenser leurs workflows de conception, leur façon de faire. Il ne s’agit plus d’un outil unique mais d’un ensemble de compétences où le Designer devient l’orchestrateur, responsable de la gouvernance sur l’IA. Des outils plus techniques qui poussent le designer à revenir à l’essence même de son métier : comprendre les besoins de ses utilisateurs et y apporter une solution.
Je suis très excité par ce bouleversement, je l’attends depuis quelques années, dépité de voir de plus en plus de designers enfermés dans leur outil, oubliant pour beaucoup que le code est source de vérité et que la conception commence par un papier et un crayon, pas par le choix des couleurs ou d’une typo.
Et vous, l’IA a-t-elle déjà changé votre workflow ?

Le truc qu'on sous-estime c'est à quel point un outil central finit par formater la pensée de ceux qui l'utilisent. Photoshop a formaté une génération à penser en pixels et en calques. Figma a formaté la suivante à penser en composants et en auto-layout.
J'ai vu des designers incapables de résoudre un problème de mise en page parce qu'ils butaient sur une limitation d'auto-layout, alors que le vrai sujet c'était la hiérarchie d'information. L'outil avait remplacé le raisonnement.
Sur Dreamweaver, j'adorerais y croire. Mais Adobe a passé dix ans à empiler des abonnements plutôt qu'à réinventer ses outils. Difficile de renaître de ses cendres quand on a soi-même allumé le feu.
Là où je challenge, c'est sur le rôle du "designeré orchestrateur. Ce que j'observe c'est que les designers les plus à l'aise avec l'IA sont ceux qui avaient déjà une culture code et système. On ne supprime pas la ligne de fracture, on la déplace. Et paradoxalement, un métier né pour rapprocher la technologie des humains se retrouve à demander toujours plus de technologie pour rester humain.
Ta phrase sur le papier et le crayon, c'est le vrai sujet caché de ton article et mon avis est que si l'IA force les designers à formuler une intention précise avant de toucher un seul pixel, alors un outil technique nous ramène à quelque chose de profondément artisanal. On pensait que l'IA remplacerait la réflexion, elle pourrait bien la rendre obligatoire.