Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Je me retrouve trop souvent confronté à des demandes qui partent de la solution. « J’ai besoin de ça ». Peut être, ou pas, je n’en sais rien, et toi non plus. Dis moi d'abord pourquoi !
Le métier de designer impose de se poser beaucoup de questions. Lors d’un entretien dernièrement j’ai demandé au candidat : « N’est-ce pas gênant pour toi de devoir suivre les contraintes d’un Design System ? ». Sa réponse : « C’est la différence entre un artiste et un designer : l’artiste s’affranchit des contraintes et va faire les choses en suivant ses émotions, là où le Designer va les respecter ». Et c’est plutôt vrai. Lorsque je dessine pour le plaisir, je me laisse guider par ce qui me vient. Je n’ai pas de justification à donner, j’avais envie de dessiner ça alors je l’ai fait comme ça. Quand je conçois des interfaces c’est différent. Ce que je fais doit avoir du sens. Je dois pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ? ». Pourquoi je l’ai fait de cette façon ? Pourquoi j’ai utilisé cette couleur ? Pourquoi placer cet élément à cet endroit ? Pourquoi cet élément existe ? Des dizaines de pourquoi toute la journée.
Ce « pourquoi ? » me permet de m’assurer que je n’ai pas fait les choses uniquement parce que ça me plaisait de les faire comme ça ou par habitude, mais de pouvoir les expliquer, les justifier. Répondre à cette question m’assure de ne pas avoir à faire autrement, peu importe les critiques. Si un « pourquoi ? » n’est pas répondu, alors je dois me remettre en question, prendre du recul, pivoter si nécessaire, jusqu’à y répondre. Je pose cette même question aux personnes avec qui je travaille dès que je sens une impasse, une difficulté à justifier un choix, ou que je n'en comprends pas le but, et ça fonctionne à chaque fois.
Débloquer une voie sans issue
Ce « pourquoi ? » me permet aussi de faire réaliser à mon interlocuteur qu’il s’est peut être trompé. Dire à quelqu’un « tu as tort » vous placera au dessus de lui et sera très certainement mal interprété, menant à une confrontation de points de vue plutôt qu’à avancer dans une direction constructive. Alors que si vous lui faites réaliser par lui même par ce simple mot qu’il part dans la mauvaise direction, votre échange va évoluer et vous allez être désormais deux à essayer de répondre à cette question.
C’est d’ailleurs assez amusant cette petite étincelle qui se créé dès que vous ou votre interlocuteur réalisez que le « pourquoi ? » n’est pas répondu et qu’il suffirait de lui trouver une réponse pour donner du sens à ce que vous faites. Pour savoir si vous deviez même le faire.
Car le « pourquoi ? » peut aussi mener à une non-réponse. Si vous ne savez pas y répondre, alors c’est qu’il ne faut très certainement pas le faire. Il restera votre instinct pour justifier votre choix, mais il aura peu de poids et sera vite facilement déstabilisé. Cette non-réponse peut être très bénéfique d’ailleurs. On a tendance à écouter trop rapidement les demandes de nouvelles fonctionnalités et à vouloir s’empresser de les ajouter car elles nous semblent aussi faire sens. Mais dès que vient la remise en contexte, et la recherche de sens à ce qui doit être fait, on réalise parfois qu’en réalité le besoin imaginé n’est en réalité pas le bon. Il manque quelque chose, on le sait, on le sent, mais on ne sait pas encore quoi. Et le « pourquoi ? » aura permis de mettre en évidence précisément que l’on doit encore chercher, creuser, comprendre ce qui ne va pas, pour enfin exprimer un besoin clair et tangible.
Le webdesign, une exception
Il y a néanmoins une exception à cette règle. Je vous en parlais plus haut : la création artistique. Elle est aussi présente dans le Design d’interfaces, notamment au travers d’un métier presque disparu : celui de Webdesigner. C’est un débat que j’ai régulièrement avec mes collègues Designers : qu’est-ce que le webdesign ? N'est-ce pas l'ancien mot pour désigner l'UX / UI ? (Non !) J’ai commencé ma carrière il y a plus de 20 ans. À l’époque on ne parlait pas d’UX, d’UI, de règles, c’était l’aventure. Le terrain était vierge, il y avait tout à inventer, on était des webdesigners. Puis le métier s’est structuré, l’expérience utilisateur avec. L’originalité a fait place à l’efficacité. Il fallait faire des sites qui convertissent, des interfaces qui fonctionnent sans mode d’emploi. Mais ça a aussi mené à une uniformisation ennuyeuse de nos sites et interfaces. Tout se ressemble, on suit les mêmes règles, et ceux qui en sortent sont peu nombreux, ou le font timidement.
Avec la bascule vers plus de structuration, les métiers d’UX et UI Designers sont apparus, faisant disparaître petit à petit celui de « webdesigner », vécu aujourd’hui comme un terme réducteur pour beaucoup, de boomer. Et je trouve cela dommage car il ne l’est pas. Le webdesign c’est justement fait fi de contraintes et ne pas avoir vraiment à répondre à tous les « pourquoi ? ». C’est sortir du cadre, proposer une expérience différente, qui sera généralement justifiée par un goût artistique de son auteur. Je regrette de ne pas voir ce métier plus assumé ni plus recherché. On retrouve néanmoins cette mentalité dès que de nouveaux usages sont à explorer. Avec la réalité augmentée / virtuelle, avec l’IA. On se cherche, on explore. Et on se rend compte que petit à petit la masse suit ce qui fonctionne mais qu’il y a quand même cette phase sans règles et où le « pourquoi ? » n’a pas encore de sens et ce n’est pas grave, il n’en a pas besoin.
Le « quoi », réponse au « pourquoi »
Une fois que le « pourquoi » est répondu il vous reste à trouver le « quoi », la solution. Quoi faire. Quoi choisir. Et ce quoi va se construire petit à petit à force d’aller questionner les options qui s'offrent à vous. C'est une pensée en arborescence qui va se mettre en place. Quoi -> Pourquoi -> Quoi -> Pourquoi, jusqu'à ne plus avoir de question sans réponse.
Designer : J'aimerais une snackbar qui ne disparait pas automatiquement.
Moi : Pourquoi ?
Designer : Parce que je souhaite afficher une information que mes utilisateurs ne doivent pas louper, et c'est à eux de la masquer
Moi : Ok, mais la snackbar est un élément temporaire, il ne peut pas porter d'information critique. Dans ce cas pars plutôt sur un toast.
Designer : Super, c'est exactement ce que je cherche, mais je vois qu'il n'a pas de couleur. Je voudrais qu'il soit rouge.
Moi : Pourquoi ?
...
Ceci est un exemple d'échange que j'ai fréquemment en tant que Lead Design System avec des Designers qui utilisent nos composants (évidemment j'y mets plus de forme, j'ai exagéré pour la démo). Si j'écoutais simplement les besoins de mes utilisateurs sans les questionner, je finirais par faire des choses que je ne saurais pas expliquer, et donc pas documenter ou justifier. Le fait d'avoir constamment cet arbre de décision "quoi -> pourquoi ?" permet de faire les bons choix, de sortir du piège de la solution comme seule expression de besoin et surtout qu'ils soient compris et acceptés. C'est un outil très puissant qui s'utilise en toutes circonstance. Pour vous-même, avec vos collègues, vos clients, vos prospects, ... N'hésitez pas à demander pourquoi !
D'ailleurs, pourquoi avez-vous trouvé ce billet intéressant ? :)
